Vision d'artiste


« Je veux peindre pour un autre regard »

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« Je veux peindre pour la beauté du regard, pour la pureté du langage. Je veux peindre pour essayer de rejoindre le vieil horizon, si net, pareil à un fil, et le ciel clair au-dessus de la mer.
Je veux peindre pour être près des nuages blancs dans le ciel sombre, près de la lumière serrée du soleil, près des cimes des montagnes, là où seuls vont les éperviers. Je veux essayer d’être immédiatement là où mon regard se termine, là où il s’agrandit et reçoit sa joie.
Je veux peindre pour être du côté des animaux, des enfants, de ceux qui voient le monde tel qu’il est, qui connaissent toute sa beauté. Pour essayer de trouver une parcelle de cette vertu qui ne m’a pas été donnée à la naissance, mais qu’un visage de femme, ou d’enfant, au hasard de la foule m’a montrée, comme le reflet d’une lueur étrangère aussi belle que le jour.
Je veux peindre pour que cette clarté dure encore quelques instants, pour que le monde réel, vivace, reste encore quelques secondes dans la musique des signes (…).
Je veux peindre pour un autre regard, qui ne maudisse pas, qui n’exècre pas, qui ne vicie pas, qui ne propage pas de maladie. Quand le monde, à l’aube, est tendu, transparent et pur comme une gemme, air clair, mer bleue, roches étincelants, ciel immense, horizon où les vagues sont visibles ; quand le monde, à midi est parcouru de terrible victorieuse lumière, et que les arbres sont incendiés, et que l’asphalte mou reçoit les marques de pneu des voitures ; quand le monde glisse dans le crépuscule du soir lentement, s’apaise parmi les ombres et fumées ; quand le monde est dans la nuit noire, froide et dense, et que rutilent les milliers d’étoiles, quelque fois une seule lune… Comment alors peut-on désirer autre chose, comment peut-on dire autre chose ? Pourquoi l’homme a t’il trahi le monde ? »

D’après J.M.G Le Clézio
L’Inconnu sur la terre, Gallimard, 1978


Du haut de la falaise
60 x 70
La peinture aussi est un langage et aussi elle est un chant…
J’ai rencontré la description belle et claire de ce qui conduit mon travail dans le texte de J.M.G Le Clézio.
Ses mots m’avaient prise, je les lui ai repris, juste en hommage… J’ai simplement substitué au mot «écrire » le mot « peindre », car dans l’émotion créatrice il s’agit d’une seule et même ferveur.
A la profession de foi de l’écrivain « Je veux écrire pour une autre parole » répond alors celle du peintre.
Oui simplement, comme se lève le vent au ciel d’un jour d’ici, « je veux peindre pour un autre regard…».
Par delà le terrible amoncellement que produit notre  civilisation, par delà toutes les blessures infligées à la terre, je veux peindre pour que demeure un regard qui soit aussi un chant, un chant âpre, ancien et nouveau à la fois, un chant profond comme celui d’une gwerz de Kemener ou Prigent.

Pascale Hecker-Soudée





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